Un enfant qui court, saute, grimpe, lance et se suspend travaille sans le savoir sa force, son équilibre et sa coordination. Sur près de 11 millions d'enfants testés dans 29 pays, le saut en longueur sans élan recule depuis l'an 2000. Mais le tableau complet est moins simple que « les enfants sont moins forts » : certaines capacités reculent, d'autres progressent, d'autres n'ont pas été mesurées. Cet article suit une question, du plus large au plus précis, jusqu'à ce qu'on peut en conclure et en faire.
Quand on parle de la forme des enfants, on parle presque toujours de leur souffle : ils courent moins longtemps, ils s'essoufflent plus vite. C'est mesuré, c'est documenté. On parle beaucoup moins de ce qui se passe dans les jambes, dans les bras, dans les mains et dans l'équilibre : la capacité de sauter loin, de se hisser, de rattraper un ballon, de tenir sur un pied, de se plier sans douleur.
Ces capacités se construisent par la répétition de gestes simples : grimper, sauter par-dessus un obstacle, lancer, rattraper, tirer, porter. Pendant longtemps, le jeu libre a fourni ces répétitions sans que personne ait à les organiser. Si ce jeu a changé de forme, que reste-t-il de ce travail ? Et si quelque chose manque, est-ce que ça compte pour la suite, ou est-ce qu'un adolescent rattrape tout très vite ?
La seconde partie est la plus importante. On parle de « fenêtres » de développement : des âges où l'on apprendrait mieux. L'idée est répandue dans le sport des jeunes et en partie contestée par des chercheurs. On va regarder ce qui tient.
Les enfants d'aujourd'hui développent-ils moins qu'avant leur force, leur coordination et leur souplesse, y a-t-il des périodes où ce manque coûte plus cher, et cela se paie-t-il plus tard dans l'activité physique et la santé ?
On procède en six étapes, du général au précis : la population entière, la comparaison des capacités entre elles, la coordination et la souplesse, les fenêtres de développement, le lien avec l'avenir, puis les objections. La réponse vient ensuite, avec ce qu'on peut faire.
Le premier enjeu est le squelette. Pendant l'enfance et l'adolescence, une grande part de l'os est mise en place, et le squelette de l'enfant réagit aux chocs et aux charges : sauter, courir, recevoir son propre poids. Une revue relie la masse osseuse maximale atteinte en jeunesse au risque de fracture bien plus tard.10 On verra ce que les mesures permettent d'affirmer.
Le deuxième enjeu est la santé d'adulte. Une très grande étude suédoise a relié la force musculaire mesurée à 18 ans au risque de décès dans les décennies suivantes. On y reviendra : elle ne prouve pas que la force d'adolescent cause la durée de vie, mais elle montre que cette mesure simple, faite à un âge où l'on n'y pense jamais, en dit long.15
Le troisième enjeu est l'habitude d'être actif. Un enfant à l'aise dans ses gestes aime en faire. Un enfant maladroit risque de se mettre sur le côté. Un modèle proposé en 2008 par Stodden suppose que l'habileté, l'activité, la forme et le poids s'influencent mutuellement, avec des liens qui se renforcent avec le temps. Les preuves sont encore partielles.13,17
Il y a aussi la confiance en soi, la prévention des blessures, la possibilité de pratiquer un sport à l'adolescence sans partir de zéro. Et il y a un enjeu de décision : si certaines capacités reculent, où mettre le temps limité dont on dispose ? Si le diagnostic est faux, on investit au mauvais endroit. D'où l'importance de distinguer ce qui est mesuré, ce qui est supposé et ce qui est faux.