Personne ne regarde ses os avant qu'ils cassent. Pourtant, une grande partie de ce que ton squelette sera à 70 ans se joue dans les années où tu sautes, cours et grandis. Cet article suit une seule question, du plus large au plus précis : le squelette de l'adulte dépend-il vraiment de ce qu'on construit jeune, et que reste-t-il possible plus tard ?
On parle d'ostéoporose comme d'une maladie de grand-mère, qui arrive après 60 ans. On parle de calcium comme d'une affaire d'enfant, à coups de produits laitiers. Entre les deux, presque personne ne dit à un adolescent ou à un jeune adulte que son squelette est en train de se constituer, qu'il ne se construira pas indéfiniment, et que ce qui n'est pas posé à 20 ans n'est pas facile à rattraper ensuite.
L'idée est simple : l'os est un tissu vivant, qui se fabrique et se détruit en permanence. Pendant la croissance, la fabrication l'emporte et la masse osseuse augmente. Puis vient un sommet, appelé pic de masse osseuse. Ensuite l'équilibre se déplace lentement vers la perte. Si cette image est juste, ce qu'on a au sommet détermine de quelle hauteur on part pour descendre. Si elle est trop simple, il faut le savoir.
Cette image pose plusieurs problèmes. À quel âge se situe le sommet, au juste ? On lit souvent « vers 30 ans », et nous avons voulu le vérifier avant de l'écrire. Qu'est-ce qui fait monter le sommet : l'alimentation, le sport, les gènes ? Et si tu as passé l'âge de la croissance, est-ce fini ?
Ton squelette d'adulte est-il fixé par ce que tu construis avant 25 ou 30 ans, qu'est-ce qui le construit vraiment, et qu'est-ce qui reste possible ensuite ?
On procède en six étapes, du général au précis : la trajectoire d'un squelette au cours d'une vie, ce qui le construit pendant la croissance, ce que coûte une perte tardive, ce que l'alimentation apporte et n'apporte pas, ce qui reste possible à l'âge adulte, puis les objections. La réponse vient ensuite.
Ce qui est en jeu est d'abord l'autonomie. Une fracture de la hanche à 80 ans n'est pas un événement local : un an après, une partie des patients ne marche plus sans aide, et une partie meurt dans l'année (chiffres à l'étape 3). Ce sont les conséquences qui rendent l'os digne d'un article, pas la densité en elle-même.
C'est aussi une question de nombre. En France, environ 484 000 nouvelles fractures de fragilité ont été estimées pour l'année 2019, et le chiffre devrait monter à 610 000 en 2034, soit 26 % de plus. À l'échelle de l'Europe (27 pays de l'UE, plus le Royaume-Uni et la Suisse), on parle de 4,3 millions de fractures de ce type en 2019.11 Dans le monde, jusqu'à 37 millions de fractures de fragilité surviennent chaque année chez les plus de 55 ans, soit environ 70 par minute, et une femme sur trois et un homme sur cinq de plus de 50 ans auront une fracture liée à l'ostéoporose.10
Il y a enfin un enjeu de calendrier, propre à ce sujet. Pour la plupart des facteurs de santé, tu peux commencer à tout âge. Pour l'os, la période où l'on construit le plus vite est courte, et elle se situe avant que quiconque pense à ses os. Si tu es parent, enseignant ou entraîneur, tu es aux commandes de cette période. Si tu as 20 ans, tu es à la fin. Si tu en as 40, la question devient : que peut-on encore faire ? Se tromper dans un sens ou dans l'autre coûte soit des années de construction perdues, soit de la culpabilité inutile.