Une armée doit savoir, avant de signer un contrat, si un jeune corps tiendra. Elle mesure donc le poids, la santé, la forme et le niveau scolaire de très nombreux candidats, et publie parfois ce qu'elle trouve. C'est un indicateur qui ne vient pas du sport. Cet article le lit de près : il sépare ce qui relève de la forme physique de ce qui n'en relève pas, puis regarde ce que disent les armées américaine, suisse, française et autrichienne.
Tu as peut-être déjà vu cette phrase : « 77 % des 17-24 ans seraient inaptes au service militaire ». Elle circule depuis septembre 2022, avec l'idée sous-entendue que la jeunesse est en mauvaise forme. Le chiffre existe bel et bien : il vient d'une étude du ministère américain de la Défense, confirmée par un porte-parole du Pentagone à la presse.1,2 Mais il ne dit pas ce qu'on lui fait dire. Dans cette étude, « inapte » recouvre sept critères : le poids, les maladies, la santé mentale, la drogue, le casier judiciaire, les charges de famille et le niveau scolaire. Une performance mesurée à l'effort n'en fait pas partie.1
Pourquoi s'y arrêter, si c'est une affaire militaire ? Parce que l'armée est l'une des rares institutions qui a un intérêt direct à savoir si les jeunes adultes peuvent fournir un effort. Quand elle manque de recrues, elle regarde ses propres données, dont de vrais tests de forme passés par des centaines de milliers de jeunes. Ce thermomètre ne vient ni d'une salle de sport ni d'une marque. Il faut juste apprendre à le lire.
La question se pose donc en deux temps. D'abord, que mesure-t-on exactement quand on dit qu'un jeune est « inapte » ? Ensuite, quand on mesure réellement la condition physique, en Suisse, en France, en Autriche, que trouve-t-on, et qu'est-ce que cela change pour toi ?
Quand les armées disent que beaucoup de jeunes sont inaptes, quelle part de ce constat relève vraiment de la forme physique, et que montrent les tests de forme eux-mêmes sur la condition des jeunes adultes ?
On avance en six étapes, du plus général au plus précis : le chiffre américain, le cumul des raisons, le tri entre forme physique et reste, l'évolution depuis 2013, les tests de forme en Europe, puis les objections.
Pour l'armée américaine, l'enjeu est d'abord numérique. En 2018, elle a manqué son objectif de 70 000 recrues de 6 500.3 En 2022, elle visait 485 000 militaires d'active et en a compté 466 000.4 La forme physique n'est qu'une cause parmi d'autres, mais elle coûte cher une fois les recrues arrivées. Dans une étude de l'Army Public Health Center et de ses partenaires sur 99 335 recrues entrées en formation en 2017, 33 509 (environ un tiers) ont eu au moins une blessure musculo-squelettique, pour plus de 14,8 millions de dollars de frais médicaux. Les femmes étaient environ 62 % à être touchées, les hommes 32 %.5
Pour toi, l'enjeu est plus concret. Si tu vises un métier à épreuves physiques (armée, gendarmerie, pompiers), tu seras écarté ou admis selon des critères que tu connais mal. Tu peux échouer pour une raison de poids, médicale, de test de forme ou autre, et les remèdes diffèrent. Confondre ces cas, c'est se tromper d'effort.
Il y a aussi un enjeu de lecture. Un chiffre mal compris produit soit de la panique (« toute une génération est perdue »), soit du déni (« c'est de la propagande »). Aucune des deux réactions n'aide à décider. Enfin, un thermomètre qui capte les 17-24 ans permet de repérer tôt ce qui évolue dans la condition d'une génération, à condition de ne pas lui faire dire plus que ce qu'il mesure.